Commissaire général de Art Paris (du 3 au 6 avril), Guillaume Piens en a fait la foire la plus cosmopolite, engagée et engageante de la capitale. Interview d’avant-garde.
Vous êtes historien de l’art de formation, mais aussi un homme de terrain avec la FIAC, Paris Photo et aujourd’hui Art Paris dont vous êtes le visage depuis bientôt 14 ans. Pour une foire d’une telle ampleur, faut-il être aussi doué en communication qu’en histoire de l’art ?l
Guillaume Piens : Il faut énormément d’atouts. De l’ordre de l’organisation, de la psychologie et du savoir, la maîtrise des langues, aussi. C’est quand même difficile d’avoir une vision sur une foire d’art si on n’a aucune connaissance du secteur. Il faut aussi sentir l’air du temps, la direction qu’il prend. Et puis c’est une question de légitimité, par rapport à ce milieu. Quand vous n’en faites pas partie, on vous le fait comprendre. L’humain est également de plus en plus important.
Lorsque vous avez repris Art Paris, le salon était en difficulté et peinait à s’imposer face à des événements majeurs comme la FIAC. Le défi ?
Quand je suis arrivé, en 2012, c’était : « Art Paris, la foire qu’on adore détester ». J’ai entendu tous les qualificatifs : « Le Salon des Refusés », « La FIAC du pauvre ». Le salon était à l’origine une foire satellite de la FIAC, puisqu’il se produisait au même moment, dans une logique anti-FIAC, qui était jugée trop conceptuelle, n’appuyant pas assez la scène française. Et à partir de 2006, Art Paris a fait le bon choix de changer ses dates d’octobre à avril et d’être la première foire à investir, la verrière du Grand Palais.
Quelle a été votre stratégie pour relever le challenge dans un marché concurrentiel ?
J’ai créé ma propre histoire et repensé entièrement Art Paris pour l’aligner avec ma vision, celle d’être une foire régionale et cosmopolite. Je me suis dit d’abord, la FIAC va vers l’ouest, donc je vais aller vers l’est, d’où une exploration des régions de l’Asie à l’Afrique. En 2022, j’ai développé une éco-conception de foire basée sur l’analyse du cycle de vie. Art Paris a été la première à faire ce travail grâce à l’accompagnement d’ingénieurs et scientifiques œuvrant à réduire notre impact sur la planète. On représentait 25 tonnes de déchets en 2021. Et grâce à ce travail, on est passé à 10 tonnes en 2024. Je ne suis pas juste quelqu’un qui s’occupe de l’art contemporain. C’est intéressant d’avoir une foire engagée et qui ait un lien avec les enjeux de société.
Au cours de votre vie, vous avez pu découvrir le travail de nombreux artistes. Quels ont été vos derniers coups de coeur ?
Je collectionne et ai acheté des œuvres de Djamel Tatah, avant qu’il ne rentre chez Durand-Dessert. Je suis très proche de Fabrice Hyber, sur la question de la nature et de l’écologie, des thèmes sur lesquels j’ai beaucoup travaillé. J’ai acquis une œuvre de Joana Choumali avant qu’elle reçoive le prix Pictet en 2019. Au Guatemala, j’ai acheté chez une artiste indienne, Angelica Serech. J’ai également très rapidement acheté une œuvre de Vincent Gicquel. J’ai mes propres passions.
La pandémie a eu des conséquences désastreuses sur le développement de nombreuses entreprises. Quelle a été votre réponse ?
Ça a été très dur mais on a su être déterminé et agile afin de maintenir une édition physique. On était les seuls en septembre 2020 a organiser une foire avec une participation de 113 galeries. On a reçu 56 000 visiteurs. C’est cela qui a généré l’engagement de toutes les grandes galeries envers la foire. C’était le basculement… et le début de la fin de la FIAC.
Avant votre arrivée, il n’y avait pas autant d’engagement ?
Non, il n’y en avait aucun. C’était une foire bourgeoise. Je n’aimais pas Art Paris. Et je n’étais pas le seul… À mon arrivée en 2012, on a refait toute la maison, de la cave au grenier. Il a fallu mettre en place une VIP manager, faire un parcours VIP comme je faisais pour la FIAC et Paris Photo. C’est un immense travail qui a fait que la foire a changé au fur et à mesure. Après la crise du Covid, on a basculé vers un succès vraiment éclatant.
Pour l’édition 2023 les thématiques étaient « Art et Engagement un regard sur la scène française » ainsi que « L’Exil, dépossession et résistance » L’année dernière c’était « Fragiles utopies. Un regard sur la scène française et « Art & Craft ». Y a-t-il une volonté de transmettre des messages sur l’état du monde actuel ?
Oui bien sûr. « Hors Limites » parle de l’hybridation des formes, du métissage culturel, des allers-retours, des questions d’identité et de géographie. Et sur 18 artistes, 13 sont des femmes dont la plupart viennent de zones de conflits. Il y a Zhanna Kadyrova, très impliquée dans la Révolution Orange. Elle a fait tout un travail photographique sur les lieux institutionnels en Ukraine qui se font bombarder. Il y a Sama Alshaibi, qui fait tout un travail pour dénoncer les archétypes de la femme au Moyen-Orient. C’est une série qui s’appelle « Carry Over ». La plupart des artistes sont vraiment des gens qui sont dans ces réalités politiques d’aujourd’hui.
Le premier prix « BNP Paribas Banque Privée » a été remporté l’année dernière par la franco-italienne, Nathalie du Pasquier. Quelle est la place de ce genre de prix au sein de Art Paris ?
Il a une stratégie et est pensé pour qu’il soit utile. Il est un soutien à la scène française et est adossé à la sélection de ses commissaires, en charge du thème « Un regard sur la scène française ». L’année dernière, Nathalie Du Pasquier faisait partie d’une sélection de 20 artistes d’Éric de Chassey, sur le thème « Fragile Utopie ».
Vous soutenez aussi certains des artistes préférés de Technikart, comme Thomas Lévy-Lasne…
Son engagement est exemplaire. Je me réfère au « Le jour des peintres » que j’ai trouvé formidable. C’est rare de voir un artiste qui s’occupe des autres artistes.
L’année dernière les visiteurs avaient accès à de nombreux confort tel qu’une terrasse vue sur la Tour Eiffel, des espaces propices à la dégustation d’une coupe de champagne, un food truck…
Oui, toutes ces subtilités me viennent de mes expériences précédentes dans l’hôtellerie de luxe, qui m’a formée aux exigences de l’accueil et des clients.
Pour la 27e édition, nous réservez-vous d’autres surprises au sein du Grand Palais ?
Chaque jour, nos concierges Clé d’Or distribuent des petites attentions aux exposants avec leur chariot électronique. Les gens se sentent accueillis sur Art Paris. Nous offrons à nos clients des visites décryptées avec l’Observatoire de l’art contemporain. Tout un travail se fait en amont pour extraire le jus intéressant sur 45 minutes de visite.
À vous entendre, je vois aussi beaucoup de parallèles avec ce que dit le nouveau directeur du Grand Palais, Didier Fusillier.
Notre ADN lui correspond tout à fait. En outre, on utilise des outils de communication très sophistiqués, notamment notre site internet qui offre des filtres de recherche et une visite virtuelle à 360° de la foire.
Ces dernières années on entendait aussi que le marché souffrait de l’absence des achats des oligarques et on se demandait si ça avait été remplacé par celui de l’argent crypto.
Art Paris est adossé à l’écosystème parisien. On est 60 % de galeries françaises et 40 % étrangères. Aujourd’hui, Paris est la seule ville en Europe qui a deux grands rendez-vous pour l’art moderne et contemporain. Art Basel et Art Paris fonctionnent avec leurs propres histoires et sont complémentaires, non supplémentaires. Par rapport à Art Basel, Art Paris s’intéresse au 99 % et eux au 1 %. Art Paris est régionale, s’intéresse à une scène émergente et propose des prix beaucoup plus accessibles que Art Basel, qui expose des artistes plus internationaux, bien que nous ayons une quinzaine de galeries communes aux deux foires (Lelong, Templon, Mennour…).
Art Paris 2025, du 3 au 6 avril 2025, au Grand Palais, 75008
Par Paulina Beaudlet
Photos Axel Vanhessche