Tous à la cinquième édition de Reims Polar, festival gouleyant et généreux, avec une sélection de polars saignants venus du monde entier et des hommages aux grands Stephen Frears et Kiyoshi Kurosawa.
Témoin d’un monde en plein chaos, le festival Reims Polar présente une cinquantaine de films (chinois, polonais, italiens, brésiliens, français, taïwanais…) où il est question de trafic d’êtres humains ou de fentanyl, de disparitions mystérieuses, de gangs taïwanais, de flics undercover… Du cinéma qui cogne, qui saigne, qui suinte et met à jour les plaies béantes de nos sociétés. En plus de la compétition, Reims Polar propose des avant-premières, des hommages (Stephen Frears, Kiyoshi Kurosawa), des reprises (Les Neufs reines, plusieurs Chabrol…), une rétrospective consacrée au film noir britannique, des masterclass (Sami Bouajila, Camélia Jordana, Simon West…). Bref, c’est une merveille de festival, qui permet au public de se faire une cure de bons films et de champagne millésimé pendant une petite semaine.
Pour cette cinquième édition, le film d’ouverture était l’épatant Little Jaffna, signé Lawrence Valin. Comédien d’origine indienne, Valin désespérait car le cinéma français ne lui offrait que des rôles de fakir, d’épicier ou de vendeur de roses. « J’étais tout le temps renvoyé à mes origines et je jouais l’Indien de service. » Il a donc décidé de devenir metteur en scène et il a bien fait car Little Jaffna – qu’il écrit, réalise et interprète – est une incontestable réussite, malgré quelques baisses de régime dans son histoire de flic infiltré au sein d’un gang de truands indiens. Un premier film boosté à l’adrénaline, avec de nombreuses séquences d’action inspirées de Kollywood (le cinéma tamoul). C’est du cinéma impur, hybride, absolument jouissif, avec un casting de non-professionnels, tous Tamouls, qui fait souffler un vent nouveau sur le cinéma français.
FENTANYL ET MORT À L’ARRIVÉE
Le second choc du festival, c’est King Ivory, un des petits noms du fentanyl, première cause de mortalité des 18-45 ans aux Etats-Unis, dont sa version trafiquée, la M30, est une pilule bleue vingt à quarante fois plus puissante que l’héroïne. Une drogue qui tue (plus de 100 000 décès en 2023), mais qui rapporte des dizaines de milliards de dollars à ceux qui la produisent. Ancien toxico accro au fentanyl, John Swab a écrit et réalisé King Ivory, l’histoire tragique d’une nouvelle guerre perdue contre la drogue. Un peu à la manière de Steven Soderbergh avec Traffic, Swab colle aux basques de flics, de trafiquants de cartels, de mules, de prisonniers indiens, de dealers-Uber, de consommateurs… Pendant plus de deux heures, Schwab enchaîne avec maestria les scènes d’action, des séquences intimistes ou quasi documentaires dans Tulsa qui ressemble à un champ de batailles. Le maître mot de Swab, c’est l’authenticité. « Pour préparer ce scénario, j’ai passé du temps avec des toxicos, des représentants du gouvernement, des policiers, des migrants victimes de trafic, des criminels et des prisonniers. Mon objectif était de capturer un aperçu authentique et sans complexe de notre réalité actuelle, sous tous ses aspects. Nombre de personnes impliquées dans mes recherches sont décédées, expulsées, incarcérées ou toujours en liberté. Les visages que vous ne reconnaissez pas dans ce film sont ceux de personnes qui ne sont pas des acteurs. Les enfants sont de vrais enfants, les membres de cartels, de gangs, les toxicomanes, les prisonniers, les policiers… jouent principalement leur propre rôle. Simplement pour découvrir la vérité. Pour éviter de faire un film et offrir une expérience authentique à tous ceux qui ont été touchés par ce problème. Pour aider les gens à comprendre toute l’ampleur de ce problème, afin qu’une solution puisse être trouvée. » À la fois polar et film politique, King Ivory est aussi puissant que désespéré, et il est emmené par un casting véritablement stupéfiant : Michael Mando (de la série Better call Saul), Graham Greene, Ritchie Coster, l’immense Melissa Leo (il faut la voir balancer un « je suis assistante vétérinaire » en extrayant avec peine une balle dans l’épaule d’un trafiquant) ou Ben Foster qui est décidément l’un des meilleurs comédiens de sa génération.
Little Jaffna de Lawrence Valin
Sortie en salles le 30 avril
King Ivory de John Swab
Pas encore de date de sortie
Reims Polar, jusqu’au 6 avril à l’Opéraims, 72, place Drouet d’Erlon, Reims (Marne).
Billets : séances de 6 à 10 euros
Pass festival : 60 €.
Par Marc Godin