STÉPHANE JUNIQUE : « DÉPASSER LES INÉGALITÉS »

Stéphane Junique est le président du groupe mutualiste Vyv Technikart

Stéphane Junique, président du groupe mutualiste Vyv, cite le Gorgias de Platon et Emmanuel Hirsch dans La Santé est un combat, son manifeste pour une République prévoyante. Rencontre avec un ancien soignant. 

La Santé est un combat est un manifeste pour une redéfinition de nos politiques publiques en matière de santé. Où en sommes-nous ?
Stéphane Junique : L’origine de ce livre, c’est l’impression croissante d’entrer dans une société qui ne voit plus la santé comme un sujet du temps long, mais le résume à des questions financières et techniques. Je défends que c’est une question de citoyenneté et de démocratie. J’ai une foi, selon laquelle la santé fait partie des droits de l’homme. Elle est liée à mon engagement en tant que soignant, qui ne m’a pas quitté depuis que j’ai accompagné des patients atteints du Sida dans les années 1990.

Non content de porter une parole humaniste, ce livre montre que vous souhaitez l’incarner. En plus de présider le groupe Vyv, quelles sont vos ambitions personnelles ?
Vyv est le premier groupe mutualiste de santé et de protection sociale. Par conséquent, j’ai une obligation : que cette mini-France de 11 millions d’adhérents soit mieux sécurisée et qu’on puisse imaginer avec elle la santé de demain. Je pense qu’aujourd’hui les questions de santé ne peuvent plus se résumer à la seule affaire et intervention de l’État. J’essaie dans le livre de montrer tout ce qui peut être fait par d’autres acteurs.

Vous pointez les défaillances de l’État : le surendettement et son corollaire l’austérité, ainsi que l’imprévoyance et la gestion court-termiste des sujets de santé.
Mon sujet n’est pas de dire que l’État n’a pas son mot à dire, il a le premier mot à dire : fixer les objectifs en matière de santé et de protection dans notre pays, cela avec le Parlement. Je regrette qu’aujourd’hui, contrairement à ce que prévoit la loi, il n’y ait pas de nouvelle stratégie nationale de santé, qui devait être donnée il y a un an et demi. S’il n’existait pas des acteurs complémentaires et des organismes non-lucratifs, le reste à charge des dépenses de santé pour les ménages passerait de 7,5 % à 20%. On est un des pays de l’OCDE avec le reste à charge le plus bas, tout simplement parce qu’il y a la Sécurité sociale mais aussi des mutuelles. L’État ne pourra pas tout faire en matière de santé.

Comment faire pour que les acteurs non-lucratifs tels que Vyv ne souffrent pas des mêmes maux que ceux de l’État ?
Aujourd’hui, je m’inscris en faux face à l’axe d’un milliard d’euros à prélever sur les complémentaires santé prévu dans le budget du gouvernement de M. Bayrou. Je rappelle que nous ne versons pas d’argent à des actionnaires. S’il le gouvernement fait voter cet axe, outre le fait que cet argent va échapper à nos adhérents, on va faire de nous des préleveurs d’impôt alors que notre rôle serait davantage de créer les protection sociales de demain. Notre sujet est commun avec l’État et la Sécurité sociale. Les dépenses de santé de demain vont exploser. On a un choix : on peut considérer que notre modèle de protection sociale et de santé, qui inclut des acteurs mutualistes, n’est pas tenable – par conséquent, on bascule vers un modèle moins solidaire et plus individualisé, avec une fracture entre les plus argentés et le reste des citoyens. Alors que la Sécurité sociale fête cette année ses 80 ans, je considère qu’on doit préserver le principe à l’origine de sa création : chacun contribue aux dépenses de santé selon ses moyens pour que le plus grand nombre y bénéficie selon ses besoins.

Vous parlez d’un monde où l’argent cotisé chaque mois ne revient pas forcément à celui qui cotise, mais participe au financement de centres hospitaliers et est redistribué. Comment convaincre les citoyens de miser sur la prévoyance ?
Une hospitalisation coûte, pour certains services, entre 8000 et 10 000 euros par jour. Dans le livre, je veux mettre en lumière deux sujets. Premièrement, le principe de mutualisation au cœur de notre système social est vertueux, bien plus que le modèle que nous présentent aujourd’hui ses adversaires. Deuxièmement, il est nécessaire d’inscrire la santé sur le long terme.

Comment faire entendre ce point de vue, à une époque où le symbole de la tronçonneuse du président Argentin Milei remplace les applaudissements aux soignants ?
C’est en cela que la santé est un combat. Ce livre, je l’ai écrit pour mettre en évidence beaucoup d’actions portées par des acteurs mutualistes, des soignants et des militants du groupe Vyv, pour que ces sujets de santé ne tombent pas entre les mains de caricaturistes de la pensée. C’est bien de condamner les fractures territoriales, c’est mieux d’accompagner les professionnels de santé, les collectivités territoriales et les associations de patients qui, au quotidien, trouvent des solutions pour dépasser les inégalités. Je suis fier qu’on y contribue.

Votre livre se conclut par l’ambition de développer l’Europe de la santé. Quels en sont les principes fondateurs ?
On ne mesure pas assez ce qui se passe aujourd’hui. Avec le désengagement de l’administration Trump de l’ensemble des organismes multilatéraux, notamment de l’OMS, nous allons commettre une erreur historique, si nous ne nous positionnons pas sur les enjeux de santé à l’échelle mondiale. Les épidémies n’ont pas de frontière. Face à la fragilisation des institutions mondiales de la santé, je plaide pour que l’Europe de la santé se structure plus que jamais. Elle avait commencé par des programmes de prévention contre les cancers. Je pense qu’on peut aller plus loin, avec pour perspective les enjeux liés à la santé mentale, aux vieillissements des populations et les modifications climatiques. Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que ce sera une perte pour notre pays, au contraire.

Stéphane Junique, La Santé est un combat, Le Cherche Midi, 160 pages, 16,80 €

 

Par Alexis Lacourte
Photo Axel Vanhessche